Famille Chrétienne du 15/09/2001 - n°1235

En France, 2,5 millions de femmes ont choisi de rester chez elles pour s'occuper de leur famille. Une décision souvent difficile à prendre, surtout quand il faut quitter un métier intéressant pour se retrouver classée dans la catégorie des «inactives»... C'est le choix qu'a fait Marie-Pascale Delplancq-Nobécourt, une ancienne journaliste. Son expérience lui a inspiré un livre : Oser être mère au foyer (1).

Cécile Maître

Oser être mère au foyer, Marie-Pascale Delplancq-Nobécourt

  Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à devenir mère au foyer ?

En fait, cela s'est fait progressivement. Après la naissance de mon premier enfant, j'ai repris mon travail de journaliste à temps partiel. Au bout d'un an, mon patron m'a fait comprendre : travail à temps plein ou licenciement... S'ajoutait un problème de garde d'enfant. Je suis donc restée chez moi, tout en faisant des piges.

Puis, j'ai eu deux autres enfants. Mon mari avait déjà deux enfants, nous étions donc sept à la maison. De moins en moins disponible, j'ai donc arrêté de travailler complètement, pensant bien recommencer un jour. Mais les années passant, la réinsertion devient de plus en plus problématique.

D'autre part, je me suis rendu compte que les enfants ont besoin de présence à tout âge, autant à l'adolescence que dans la petite enfance, et qu'il est important d'être là quand ils rentrent de l'école.

Pour mon mari et moi, la famille a toujours été une priorité. Notre choix est une réponse personnelle qui n'a rien d'exemplaire, certains parents arrivent à concilier vie professionnelle et vie familiale. Nous, nous avons organisé notre vie autrement.

  Vous dites que l'objectif de ce livre est d'«offrir un autre regard sur ces mères au foyer d'aujourd'hui».

Pour écrire ce livre, j'ai rencontré beaucoup de femmes, spécialement des journalistes, qui étaient contentes que je soulève ce problème. Entre autres choses, j'ai voulu montrer que rester chez soi ne veut pas dire se cantonner à des tâches ménagères peu exaltantes.

«Endormissement», «mutilation», voilà ce que j'ai pu lire à ce sujet. Quand les enfants sont tout petits, on a peu de possibilités de sortir, et c'est parfois dur pour la jeune maman, qui se trouve isolée. Mais quand ils sont scolarisés, les femmes disposent de plus de temps et de possibilités : associations de parents d'élèves, bénévolat, cours d'art, de langues... Ce qui ne les empêche pas d'être à la maison quand les enfants rentrent.

Et leur disponibilité ne se limite pas à leur seule famille : elles sont sollicitées pour les sorties scolaires, les conduites... et pour récupérer les autres enfants.

  Vous citez le témoignage de huit femmes qui ont un peu le même profil que vous : elles étaient diplômées, avaient un métier intéressant, et ont choisi de rester chez elles pour s'occuper de leurs enfants. C'est aussi parce qu'elles ont eu la possibilité financière de le faire...

C'est vrai, il faut pouvoir vivre avec un seul salaire. J'ai reçu des témoignages de personnes qui font ce choix, même si cela représente de gros sacrifices financiers. Certaines ont du mal à accepter de ne pas gagner d'argent, d'autant plus que dans notre société, nous sommes considérées comme sous-productives et de moindres consommatrices.

En revanche, on ne constate pas chez ces femmes qui acceptent ce sacrifice financier d'»asservissement» à leur mari «pourvoyeur de fonds», mais plutôt la volonté d'une nouvelle répartition des tâches, décidée d'un commun accord.

  Si pour ces femmes et pour vous le bilan est positif, ne ressentez-vous pas quand même quelques frustrations ?

Bien sûr, un métier intéressant est source de gratifications. Chez soi, on a peu de distractions, d'occasions de penser à autre chose, d'oublier ses soucis.

L'une de ces femmes m'a dit : «De toutes ces années passées à la maison, il ne reste aucune trace, rien que les enfants qui grandissent». C'est vrai, mais des enfants qui grandissent bien dans leur peau, c'est un «retour sur investissement» pour la famille et pour la société !

Encore une fois, rester chez soi ne veut pas dire se limiter aux tâches domestiques, qu'il faut de toute façon bien assumer, que l'on exerce un métier ou pas ! Et ce n'est pas en répétant qu'elles sont ingrates que l'on encouragera les hommes à s'y mettre !

  «Femme au foyer», c'est une notion récente.

Elle date du XIXe siècle, avec l'ère industrielle, où les femmes commencent à travailler à l'extérieur, à l'usine, ou comme domestiques, tandis que dans les familles aisées la femme restait à la maison. Pendant l'entre-deux guerres, on a exalté l'image de la femme mère et épouse. Image contestée par Simone de Beauvoir en 1949, qui y voit plutôt «un parasite».

Dans les années 1960-1970, avec la société de consommation, la diminution de la natalité, la femme revendique le droit d'avoir «une vie à soi». Actuellement, on assiste à un nouvel attrait pour la famille. Ce qui inquiète Elisabeth Badinter, qui voit là un retour à «la mystique féminine et maternelle»... La question de fond restant : «Peut-on conjuguer liberté et maternité ?»

De toute façon, être parent, c'est renoncer à une part de liberté, et si par liberté on veut dire indépendance, personne n'est entièrement libre.

  On parle beaucoup des droits de la femme, mais peu de ceux de l'enfant.

C'est un paradoxe de notre époque. Les journaux sont remplis d'articles pour les femmes enceintes, on leur explique comment communiquer avec le bébé qu'elles portent en le berçant et en leur parlant... et quand ce bébé aura 3 mois, il sera mis à la crèche ou en nourrice ! Puis ce sera l'école dès 2 ans, 2 ans et demi, le but étant de leur apprendre l'autonomie, un mot à la mode, synonyme de solitude dans ce cas !

A partir de 11 ans, plus tôt parfois, les enfants rentrent de classe dans une maison vide et doivent gérer leur travail. Ceux qui sont consciencieux y arrivent, mais les autres se retrouvent devant la télé, les jeux électroniques, ou traînent dehors. Les plus influençables risquent de déraper vers des comportements de «sauvageons».

J'en ai discuté avec des professeurs. Tous reconnaissent que les enfants sont de plus en plus violents. Même en maternelle. Y aurait-il un rapport avec le fait qu'ils sont sociabilisés de plus en plus tôt ? C'est une question que se posent des psychologues, et que l'on devrait étudier sérieusement.

D'autre part, comment exiger que des parents surveillent leurs enfants, alors qu'ils sont tous deux contraints de travailler à l'extérieur ?

  Ce sont les parents de demain que nous préparons maintenant, dites-vous dans votre conclusion.

Oui, nos filles font des études - vont-elles se retrouver dans le même piège que leur mères ? Comment apprendre à nos fils à se préparer à assumer leurs responsabilités familiales, quand ils voient leur père si peu présent ?

Pour une vie familiale plus équilibrée, on aurait besoin de journées et de semaines moins chargées... et de parents moins stressés et plus disponibles. L'éducation des enfants étant un enjeu majeur de la société de demain, c'est aujourd'hui que nous devons trouver une solution.

(1) Oser être mère au foyer, par Marie-Pascale Delplancq-Nobécourt, Albin Michel, 190 p à partir de 5.50 euros